Une bonne douzaine d'années de recul et trois films mi-figue mi-raisin que j'aime pour de mauvaises raisons n'ont pas délogé Le Seigneur des Anneaux de la place très spéciale qu'il occupe pour moi.

Et pourtant, s'il ne fallait garder qu'un seul livre de l'oeuvre de Tolkien, je pense que je choisirais Le Silmarillion. Bon, en fait de livre, il s'agit d'une suite d'histoires plus ou moins achevées, avec lesquelles son fils Christopher s'est débattu pour tenter d'en faire un récit cohérent de la mythologie de la Terre-du-Milieu. Le débat de savoir s'il a réussi ou non ne date pas d'hier, mais l'objectif n'était sûrement pas d'écrire un Seigneur des Anneaux bis situé cinq mille ans auparavant. Plutôt, de fournir un aperçu condensé de l'énorme corpus de textes rédigés toute sa vie par J.R.R Tolkien, et essayer d'en faire quelque chose de lisible, quitte à couper beaucoup dans le matériau originel. La fidélité fanatique aux textes a fait l'objet d'autres livres, comme les Contes et Légendes Inachevés et la série de Histoire de la Terre-du-Milieu, destinés aux aficionados non rebutés par la perspective de lire trois versions différentes du même passage (j'avoue ce fut mon cas...).

Pour remettre en contexte, Le Silmarillion se veut être ce que les bardes pourraient chanter à Fondcombe ou Minas Tirith du temps du SdA. À ce titre, le style n'est pas celui d'un roman détaillé et immersif, mais plutôt celui d'une longue légende de tradition orale. C'est-à-dire, plein d'emphase et de distance, et assez rébarbatif dans l'ensemble (on pense même parfois à des textes bibliques, notamment pendant les énoncés généalogiques interminables). En plus du côté hétérogène, ceci fait du Silmarillion un livre difficile d'accès qui peut dégoûter (et qui dégoûte !) beaucoup de monde.

Malgré cela, c'est un livre que j'aime énormément. En environ cinq cent pages, il s'y déroule un nombre d'évènements étourdissant, sur lesquels règne réellement une atmosphère épique, brumeuse et lointaine. À côté, le Seigneur des Anneaux semble parfois se réduire aux gesticulations irritantes d'une bande de nabots aux pieds poilus (d'ailleurs, le SdA est résumé en 3 pages vers la fin). L'aspect "survolé" de l'ensemble laisse une place gigantesque à l'imagination de celui qui veut bien la combler. Là où le SdA, à travers son souci du détail et tout ce qu'il a inspiré, semble maintenant (trop ?) familier, Le Silmarillion apparaît comme un territoire sauvage, inviolé. Et malgré tous ses défauts, c'est seulement en le lisant qu'on peut entrevoir l'ampleur réelle du monde que Tolkien avait créé.

Au milieu de cette profusion, certains passages plus aboutis que le reste se détachent. Principalement les histoires de Beren et Lúthien, de Tuor et la Chute de Gondolin et, enfin, celle de Túrin. Cette dernière est de loin la plus détaillée parmi celles du Premier Âge de la Terre-du-Milieu, au point que Christopher Tolkien a décidé de la retravailler afin de la publier dans une version indépendante. Cette version est parue il y a quelques mois sous le nom Les Enfants de Húrin.

Le but explicité dans la préface était que l'histoire de Túrin puisse se lire comme un roman à part entière. Que des gens rebutés par Le Silmarillion puisse la découvrir sans se coltiner la création du monde ou les querelles fratricides des fils de Feänor.

Sans trop dévoiler de quoi il retourne, on y suit la vie de Túrin, placée sous le signe de la malédiction que Morgoth (le boss de Sauron à l'époque) a jeté sur sa famille pour se venger de son père Húrin. De son enfance à sa mort, Túrin n'aura de cesse de lutter en aveugle contre son destin, l'entremêlant involontairement à celui de ceux qui croisent son chemin. On rencontrera de nombreux autres personnages, des souverains elfes de ce temps à Glaurung, le premier des Dragons.

Par la construction du récit et le thème omniprésent du destin, on est ici infiniment plus proche de Thésée ou d'Oedipe, revus à la lumière du Kalevala finlandais, que du Seigneur des Anneaux. C'est une histoire frappante par sa noirceur, comparée aux autre récits pourtant marqués de massacres et de batailles perdues. Le personnage de Túrin, fier et égoïste, se débat constamment entre héroïsme et bassesse et n'a rien de manichéen. Plus que la malédiction de Morgoth, ce sont souvent ses choix, dictés par l'arrogance, qui apportent inexorablement la ruine ou la mort sur ceux qu'il aime.

En grande partie pour ce côté ambivalent, ce récit est mon passage préféré de toute l'oeuvre de Tolkien. Ca faisait longtemps que je n'avais pas ouvert un livre de Tolkien, et ce fut un vrai plaisir de le faire pour me replonger dans cette histoire en particulier.

Mais (pour rester dans le côté ambivalent), ce fut également une grande déception. Car exceptés quelques retouches et développements mineurs, cette version n'apporte rien de nouveau à celle qui constitue déjà un gros morceau du Silmarillion. Mais surtout, le style est resté inchangé, ce qui est complètement absurde vu le but d'en faire un roman indépendant du Silmarillion et plus "digeste". Je m'attendais à un certain travail de réécriture, voire même un changement de style narratif total en faveur de quelque chose de proche du Seigneur des Anneaux, tout en gardant le matériau originel de l'histoire. En cas de besoin, je suis sûr que de nombreux bons auteurs de fantasy se seraient attelés à cette tâche avec plaisir et respect.

Pourquoi alors avoir encore repris le texte original ? Je comprends la mission de conservation et de publication de l'oeuvre de son père que Christopher Tolkien s'est assignée depuis sa mort, mais cette histoire a déjà été publiée maintes fois sous ses diverses formes (notamment un impressionnant poème inachevé de plus de 3000 vers, dans les Lais du Beleriand). Certains le soupçonnent d'un interêt purement commercial. J'avoue que je ne suis pas loin de penser la même chose.

L'histoire de Túrin est toujours aussi forte et évocatrice, mais ce livre n'est pas ce qu'il aurait pu et dû être, et c'est bien dommage.